Nausicaa de la vallée du vent
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Cela faisait plus d'un an que le projet de ce dossier me trottait dans la tête. Mais comme on dit par chez moi : " on ne se lance pas dans l'ascension de l'Everest en string. ". Autrement dit, les lignes qui suivent représentent pas mal de lecture et beaucoup de fumage de neurones (je précise pour les incultes que les neurones ne sont pas une variété illicite d'herbe à pipe...). Merci pour votre indulgence.

Gildas

Vous pouvez contacter l'auteur gildas.jaffrennou@free.fr ou visiter son site http://gildas.jaffrennou.free.fr.

Une oeuvre culte

Voilà une bande dessinée vraiment pas comme les autres. Il faut avouer qu'elle est d'un abord difficile, car l'auteur fait 10 à 12 cases par planche là où la plupart des mangakas en font 4 ou 5. Miyazaki, de son propre aveu a volontairement réalisé un manga difficile à lire.

Mais une fois plongé dans l'histoire et dans le monde de Nausicaä, vous découvrirez que cette série en sept tomes seulement compte parmi les oeuvres majeures de la bande dessinée mondiale.

Le trait est fin et minutieux, les arrières plans ciselés de détails comme vous en verrez rarement dans un manga. Ce luxe de détails, associé au nombre de cases par planche, oblige à passer un certain temps sur chaque page. Le papier est de qualité plus que moyenne et l'impression parfois un peu claire, mais à défaut d'éditer toute la série en très grand format, c'est encore le meilleur compromis pour garder une lisibilité correcte. C'est d'ailleurs le même format que l'édition japonaise, et le même sens de lecture. Un format un peu réduit par rapport à celui de la première édition dans la revue Animage, qui était au format A4.

Nausicaä de la Vallée du Vent est une Oeuvre-Univers, au même titre que Dune de Franck Herbert, Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Corto Maltese d'Hugo Pratt, ElfQuest de Richard et Wendy Pini ou Le monde d'Éden de Moëbius. Le genre d'oeuvre dont le lecteur ne sort pas intact.

Contexte Historique

Voilà mille ans, la guerre des sept jours de feu a mis fin à l'âge du gigantisme industriel. Une étrange forêt de moisissures géantes toxiques, peuplée d'insectes mutants monstrueux, se répand depuis lors sur la planète, détruisant petit à petit ce qui reste de terres cultivables. Pour les peuples qui vivent aux abords de cette forêt, elle est à la fois source de vie et de mort. La carapace des insectes sert de matière première pour la fabrication d'outils, d'armes et d'objets divers, mais des masques sont nécessaires pour se protéger des spores mortelles exhalées par la végétation.

Nausicaä est la seule survivante des 11 enfants du seigneur Jill de la Vallée du Vent. Sa mère est morte alors que Nausicaä était encore petite. Protégé des miasmes de la forêt par un vent marin très régulier, la Vallée du Vent est un lieu paisible, un petit royaume de 500 âmes à peine où il fait plutôt bon vivre dans ce monde ravagé.

Comme les autres petits royaumes avoisinants, il possède un vieil engin de combat volant appelé Gunship, qu'il doit mettre à disposition du puissant Empire Tolmèque quand celui-ci l'exige, en vertu d'un très ancien traité. En effet, la Vallée du vent fait partie d'un ensemble de petites nations appelées 'royaumes de la périphérie', qui bordent la frontière Nord-Ouest de l'empire Tolmèque. Ce dernier est en guerre contre l'empire Dork au sud-ouest, la fameuse forêt toxique séparant les deux Empires.

Au Nord de la Vallée du Vent, en la cité de Péjite, un terrible secret des temps anciens a été exhumé, qui fait peser la menace d'un retour des Jours de Feu. Les Ômus, insectes immenses qui protègent la forêt, sont agités, et ont entamé une vaste migration vers le sud. Sur l'ordre de Vu, Empereur Tolmèque, la Vallée du Vent est mobilisée. Nausicaä doit prendre le commandement du Gunship à la place de son père paralysé par le poison de la forêt, et suivre l'escadre de la princesse Kushana, 4ème fille de l'Empereur.

Une fille du Vent

Nausicaä est une jeune fille de 16 ans. Dotée d'une extraordinaire sensibilité (un pouvoir empathique quasi-surnaturel), elle ressent les émotions des autres êtres vivants, et peut entrer dans leur esprit. Un grand pouvoir, mais qui n'est absolument pas fait pour la Guerre. Elle éprouve un amour profond pour son peuple, mais aussi pour les insectes de la forêt. Son respect de la Vie est plus qu'un principe, c'est un des fondements de sa personnalité... ce qui ne l'empêche pas d'user de violence quand elle se laisse envahir par la colère (ce qui ne lui arrive qu'une fois dans le manga).

Mais elle déteste cette partie d'elle-même qui lui fait peur, et au milieu de la guerre et des massacres, elle lutte sans relâche pour sauver et protéger ceux qui l'entourent quels qu'ils soient, parfois au prix de compromis cruels. Pour autant, Nausicaä n'est pas que pure empathie. Elle est de ceux dont le regard est tourné vers le lointain. C'est ainsi qu'elle cherche à comprendre l'énigme de la forêt toxique qui envahit la terre, et les secrets des jours anciens qui ont mené le monde au bord de la ruine. Cette quête lui fera traverser des situations extrêmement éprouvantes, et rencontrer une multitude d'êtres, humains ou non, qui vont la faire énormément réfléchir.

Elle sera alors amenée à assumer des choix dont dépend l'avenir de la planète et de l'espèce humaine. Ce qui fait de Nausicaä un personnage très attachant, c'est qu'elle reste profondément humaine en dépit de son formidable charisme. Humaine et donc faillible ; mais en dépit de ses erreurs, on sent bien qu'elle ne changera pas au fond d'elle. Elle apprend de ses erreurs, en commet d'autres, mais ne se détourne pas des valeurs auxquelles elle croit. Celles-ci vont cependant être soumises à rude épreuve dans cette saga, et la Nausicaä de la fin ne sera plus tout à fait la même qu'au début.

L'Etre vêtu de Bleu

Dans tous les royaumes, il y a une version différente d'une même légende. Celle de l'Elu qui un jour viendra libérer les peuples et les sauver. Dans les territoires de la Périphérie, elle dit ceci :

"L'Elu, vêtu de Bleu, viendra vers nous sur un champ d'or, pour renouer le lien perdu avec la Terre et nous guider vers un monde pur."

A tort ou à raison, Nausicaä sera considérée comme un Messie par de nombreux peuples qui lui apporteront leur soutien dans sa quête de la Vérité. Ainsi Nausicaä est-elle amenée à porter sur ses épaules tout l'espoir du monde, tout en continuant sa route. Ce fardeau manquera de la briser à plusieurs reprises. Ce n'est que grâce à tous ceux qu'elle a pu elle-même aider qu'elle parviendra au terme de son parcours.

En effet, Nausicaä croise beaucoup de gens profondément blessés, que ce soit Asbel voulant venger Péjite ou Kushana poursuivie par sa famille, les maîtres-vers méprisés de tous, les Dorks opprimés ou les Empereurs pourris. Et à chaque fois, sa droiture et son charisme vont les amener à se ranger à ses côtés, et ce sont finalement eux qui vont ensemble l'aider jusqu'à la fin, en répandant son message là où elle n'est pas.

Un nouveau Messie ?

La thématique du Messie est centrale dans Nausicaä. C'est un point commun avec "Dune" de Franck Herbert ou "En Terre étrangère" de Robert Heinlein. Le Messie, c'est celui qui apporte aux hommes la parole divine, une nouvelle façon de voir le monde et de vivre leurs rapports entre eux et avec Dieu. Mais Dieu n'a pas le même sens pour nous européens que pour le japonais Miyazaki. Ainsi, Nausicaä ne montre aucune piété particulière. Tout juste en appelle-t-elle aux Dieux du Vent quand elle tente quelque chose de difficile. Toute l'oeuvre a une forte résonance shintoïste, religion animiste plutôt que théiste : les dieux n'y ont pas le statut de Créateurs ni de maîtres de la création.

C'est ainsi plutôt la planète elle-même et toutes les formes de vie qui l'habitent qui acquièrent un statut spirituel au travers de l'oeuvre. Mais ce statut "Divin" n'appelle pas à l'adulation ni au dogmatisme. C'est, bien plus simplement, un appel au respect. Nausicaä réussit ainsi ce tour de force d'être totalement messianique en évitant le dangereux écueil de la religiosité. Du coup, il devient possible de dépasser l'icône d'une Nausicaä aux qualités exceptionnelles pour atteindre la jeune fille hypersensible qui continue à agir en dépit de ses doutes et de son désespoir.

Le pouvoir, pour quoi faire

Parmi les protagonistes qui interviennent dans cette saga, on trouve des empereurs, des généraux, des pilotes, des bonzes... De façon récurrente, ceux et celles qui sont en charge du Pouvoir, et qui disposent de moyens (notamment militaires) sont amenés à guerroyer, torturer et massacrer au nom de leurs idéaux.

Bien des scènes décrivent la mort et la désolation provoquées tantôt par les Tolmèques, tantôt par les Dorks, les Insectes de la forêt ou par Nausicaä elle-même... Miyazaki n'a pas lésiné sur les moyens pour nous marquer, les volumes baignent dans des fleuves de sang. La majorité des horreurs sont commises à cause des décisions du pouvoir, qu'il soit Dork ou Tolmèque. Le point de vue des empereurs et de leurs familles est énormément développé des deux côtés, ainsi que tous leurs travers, leurs contradictions et leurs espoirs déçus.

Il n'y a aucune complaisance dans la vision de l'humanité que nous propose Miyazaki : le désir de domination, l'avidité et la jouissance du pouvoir constituent une spirale qui mène droit au néant. Plus terrible, il en est également ainsi pour les individus aux idéaux les plus élevés et aux plus nobles intentions. Les mains de Nausicaä aussi sont couvertes de sang. C'est une des questions cruciales du dernier tome, sans doute le plus magistral dans sa progression dramatique : Comment utiliser le Pouvoir sans en devenir l'esclave, sans commettre le pire au nom d'intérêts prétendument supérieurs ?

Miyazaki n'est sans doute pas opposé à l'exercice du pouvoir, il suffit de voir comment Kushana, Nausicaä ou le Vénérable peuvent avoir un impact positif sur ceux qu'ils dirigent, pour comprendre que le pouvoir est quelque chose de nécessaire à la société. Mais il nous montre aussi comment il peut être monstrueusement dangereux, conduisant presque l'humanité à sa fin. La réponse de Nausicaä à ce problème n'a pas fini de nous faire réfléchir, et de nous inciter chaque jour de notre vie à nous remettre en cause.

Une oeuvre dense, complexe et évolutive

Parler de Nausicaä de la Vallée du Vent est un exercice difficile. D'abord parce que c'est un manga, et quoiqu'on en dise, c'est une forme d'expression qui a été longtemps sous-évaluée par la critique. En plus, il s'agit d'un récit épique se déroulant dans un futur post - apocalyptique, ce qui le rattache à un genre qui fut lui-même longtemps maudit : la Science-fiction. Ajoutez à cela le nom de l'auteur, Miyazaki Hayao, et vous réalisez soudain que cette bande dessinée occupe une place tout à fait particulière dans la production de mangas de ces vingt-cinq dernières années. En particulier, le fait que l'écriture des 7 tomes de cette épopée se soit échelonnée sur quatorze ans, ce qui tranche énormément avec les délais habituels de publication en vigueur au Japon. Quand Miyazaki a commencé Nausicaä, c'était un réalisateur de 40 ans déoeuvré, faute de producteur. Plusieurs fois interrompu par la réalisation de quelques films, il n'a mis un point final à son manga qu'en 1995, juste avant de mettre en chantier le film "Princesse Mononoké", près de 14 ans plus tard.

Cette durée a permis à l'auteur de réaliser une oeuvre particulièrement réflexive, abordant des thèmes aussi difficiles que le pouvoir, la guerre, la religion, la philosophie, et au-delà, la spiritualité.

Méthode d'écriture

Comme Miyazaki lui-même l'a confirmé, il n'a pas fait de plan préalable à l'écriture de l'histoire de Nausicaä. L'évolution des personnages, les événements politiques et militaires, et même la tonalité profonde de l'oeuvre suivent une lente maturation au fil des pages, reflétant à la fois les transformations de notre propre monde et celles de l'auteur. Quand il finissait les pages du tome 6, il ne savait pas encore ce qui se passerait exactement dans le 7ème...

Une des énigmes que pose ce mode de fonctionnement, et relevée par plusieurs fans, c'est la continuité et la cohérence remarquables d'une histoire qui a été en quelque sorte inventée au fur et à mesure qu'elle était dessinée. En fait cette énigme trouve une explication dans la façon dont Miyazaki élabore ses histoires. Jamais il ne sait à l'avance comment l'histoire va se terminer ! Il imagine une situation, des personnages, des relations entre eux, des problèmes à résoudre... et ensuite, il laisse filer.

Tant qu'il trouve des réponses à la question "que va-t-il se passer d'intéressant maintenant ? " l'histoire continue. Les scènes s'enchaînent non pour des raisons de scénarios et de suspens, mais quasiment en fonction des choix et des actions des personnages. Quand Miyazaki a décidé ce que font ses personnages et comment ils le font, alors commence pour lui le travail de mise en scène et de découpage. Et encore, en cours de réalisation, de petits détails vont apparaître, modifiant éventuellement la situation finale de la scène. Du coup, prévoir plusieurs scènes à l'avance devient difficile, car il peut arriver qu'un personnage prenne conscience ou évolue soudainement à un moment dont l'importance n'était pas forcément prévue au départ.

En fait, c'est une écriture qui essaie de coller à ce qui se passe réellement dans la vie. La vie n'est pas un scénario qui se met en scène tout seul. C'est une succession de situations auxquelles nous réagissons en fonction de notre vécu, de notre état émotionnel, et sans jamais percevoir l'importance de ce qui nous arrive à chaque instant par rapport au reste de notre existence. Cette prise de conscience là, on peut l'avoir après, quand on a un peu de recul, mais difficilement pendant que nous vivons les événements.

C'est ainsi que Miyazaki confère à son héroïne Nausicaä un de ses traits de caractères les plus humains et les plus attachants : sa spontanéité. C'est également grâce à cette écriture très libre que l'histoire finit par refléter avec beaucoup de profondeur l'évolution d'une vision du monde, d'un engagement, et même, on le verra d'une spiritualité.

Une vision du monde où l'humanité n'est plus l'espèce dominante de la planète. L'engagement d'un idéaliste qui voit son idéal s'écrouler, et qui décide de vivre sans. Une spiritualité fondée sur une certaine perception de la relation entre les humains et leur environnement, liée fortement au Shintoïsme, religion spécifiquement japonaise.

"Chemins initiatiques"

Il y a plusieurs initiations dans " Nausicaä ". Il peut s'agir du cheminement de Miyazaki lui-même, sur lequel on ne peut que spéculer à moins de se livrer à une analyse beaucoup plus large de son oeuvre. Mais ce cheminement là est bel et bien présent en trame de fond tout au long du manga. Bien sur, la princesse Nausicaä elle-même traverse de nombreuses remises en questions et doit assumer de nombreux choix lors de son périple. A chaque fois, elle en apprend un peu plus sur elle-même, sur les gens qui croisent sa route, et sur son monde ravagé qui est aussi le nôtre.

L'histoire prend d'ailleurs fin quand Nausicaä a été au bout d'elle-même, à la fois concernant les mystères à résoudre et concernant les actions à mener. Mais voilà : Nausicaä n'est pas le seul personnage à évoluer en profondeur. C'est aussi le cas de Yupa, Asbel, Kecha, Chikuku, Kurotowa, et Selm, pour n'en citer que quelques-uns.

Dans le tome 3, Asbel demande à Maître Yupa, le plus grand bretteur des territoires de la périphérie s'il est le précepteur de Nausicaä. Et Yupa de répondre avec un petit rire qu'en vérité, c'est plutôt lui qui est en train de devenir l'élève... Yupa exagère sans doute, mais c'est un fait : Nausicaä amène ceux qu'elle croise à réfléchir, à se remettre en cause et à changer progressivement tout comme elle-même change au contact des autres.

Détail tout à fait remarquable, même des personnages extrêmement antipathiques changent au fil de l'histoire, plus ou moins marqués par Nausicaä autant que par les événements qu'ils traversent. Pour ne citer que le cas le plus remarquable, dame Kushana apparaît au début de l'histoire comme une femme inquiétante, froide et hautaine, que rien ne semble devoir émouvoir. Mais cette façade qu'elle se donne pour assurer son rôle de commandement cache une personnalité sensible. Les blessures qu'elle a subi l'ont forcée à se protéger derrière cette carapace hautaine. La force de Nausicaä va être d'amener Kushana à dépasser le poids du passé et de la haine, pour devenir une personne extraordinaire.

La multitude de destins qui se croisent et évoluent en interaction constante, l'intérêt porté même aux personnages les moins attachants, et enfin la richesse thématique de l'oeuvre offrent ainsi, au moins potentiellement, la possibilité de cheminements spirituels pour les lecteurs eux-mêmes...

La spiritualité japonaise

Saisir la richesse de "Nausicaä" est plus facile avec quelques notions de la spiritualité japonaise. Elle imprègne la façon de vivre et de penser des japonais, même pour ceux qui n'ont pas de pratique religieuse régulière. Chez nous, c'est la religion judéo-chrétienne qui a façonné notre culture et notre vision du monde. Or, même s'il n'adhère pas à une religion théiste, un occidental va quasiment inconsciemment interpréter les actes et les situations de "Nausicaä" à travers ce filtre, et y projeter un sens qui n'existait pas forcément dans l'intention de l'auteur. La situation se corse davantage du fait que Miyazaki a lu beaucoup de littérature occidentale (notamment anglaise et américaine), et y a puisé certaines idées.

Au Japon, deux religions ont marqué l'histoire spirituelle du pays. Le Shintô est la plus ancienne, une forme locale d'animiste dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Le shintoïsme voit dans toutes les manifestations de la Nature la présence d'Esprits appelés Kamis ou Gamis. Ces Gamis animent le vent, les nuages, les montagnes, les animaux, les plantes, les êtres humains ; bref, tout ce qui nous entoure. Dans la vision shintoïste du monde, les Gamis sont dotés de volonté et d'émotions. Ils peuvent être joyeux ou tristes, sereins ou coléreux, et même parfois d'humeur changeante. Ils agissent les uns sur les autres, et sur les hommes ; et bien sur les hommes agissent sur eux. Ainsi, un bûcheron qui coupe un arbre prend le risque de subir la vengeance du Gami de l'arbre qu'il a tué. Ceci est un résumé bien simpliste, car le Shintô ne place pas tous les Gamis sur un pied d'égalité. Il en est des faibles et d'autres très puissants. Certains sont bienveillants, d'autres neutres, d'autres franchement mauvais. Si quelqu'un a des problèmes, il s'agira pour lui de trouver quel Gami il a offusqué, et comment il pourra se faire pardonner, par des offrandes ou d'autres actions. Là, l'intervention d'un prêtre peut permettre de communiquer avec le Gami. Encore aujourd'hui, de nombreuses fêtes traditionnelles japonaises sont organisées en l'honneur des divinités de la Nature, et rythment notamment le passage des saisons. Au Japon, la plupart des événements liés à la fécondité, au renouveau, ou simplement à l'agriculture sont des occasions de rituels Shintô très variés. De façon générale la notion de pureté est très importante dans le Shintô. Cela va de choses aussi simples et quotidiennes que l'hygiène corporelle aux comportements sociaux. Les saletés, le sang, les maladies sont des choses que le shintoïste doit éviter de toucher sous peine de tsumi (imparfaitement traduit par pêché ou faute). Il est d'ailleurs significatif que le même mot, kega désigne à la fois une blessure et une souillure. Les injures, l'irrespect et de façon générale l'immoralité sont aussi considérés comme des tsumis. On pourrait presque résumer la doctrine Shintô en disant qu'il s'agit simplement de mener une vie pure et de respecter les Gamis. Tout adepte subissant un tsumi doit pratiquer un rituel de purification.

Miyazaki, quand on lui pose la question de sa foi, se dit Shintoïste, ce qui place dans une certaine perspective l'étiquette " écolo " qui lui a été un peu hâtivement épinglée. Car au Japon, la moitié des gens se disent shintoïstes... et pourtant les partis politiques " verts " n'y sont pas majoritaires, loin s'en faut.

Le Shintô c'est une façon de voir le monde, qui implique un respect de tout ce qui existe, du brin d'herbe au têtard dans le ruisseau. Un shintoïste qui assiste à un lever de soleil va joindre les mains et le saluer, comme on saluerait un membre éminent de la communauté. Après avoir tué sa proie, un chasseur shintoïste fait une prière pour que le Gami de la créature qu'il a tué ne lui en veuille pas, et il lui explique qu'il n'a pas fait cela par haine mais uniquement pour se nourrir. Même cueillir des fruits sur un arbre impose à un shintoïste de remercier l'arbre de lui avoir donné de la nourriture. Il y a une notion d'interdépendance dans le Shintô que l'on retrouve dans l'autre grande religion japonaise : le bouddhisme.

Le bouddhisme s'est propagé au 5ème siècle avant JC, en Inde. Arrivé au Japon quelques siècles plus tard, ce courant de pensée s'est intégré à la vision shintoïste par un lent phénomène d'osmose dont seuls les Japonais ont le secret. La vision bouddhique du monde considère que tous les êtres vivants sont reliés entre eux par la loi de la Causalité (le Karma). Selon les actions que l'on entreprend, on peut provoquer le mal ou le bien, mais tôt ou tard, toute action finit par produire une conséquence sur celui ou celle qui a initié la chaîne de la causalité. Un grand nombre de conséquences du Karma sont impossibles à éviter : la vieillesse, certaines maladies et la mort. En revanche, on peut éviter les souffrances liées à l'existence. C'est pour cela que la compassion est au centre des pratiques bouddhistes. Les bouddhistes cultivent 8 vertus, considérées comme les 8 voies du sentier octuple : l'action juste, la méditation juste, la parole juste, les moyens d'existence justes, la pensée juste, la compréhension juste, l'effort juste et l'attention juste.

L'idée centrale, c'est qu'une parfaite compréhension de la loi de la causalité peut permettre aux esprits lucides de ne plus produire de souffrances, et par là même, de ne plus en subir les effets. Cette lucidité extrême porte le nom d'éveil. 'Bouddha' signifie littéralement 'éveillé'. Au Japon se sont développées de nombreuses écoles concurrentes prétendant enseigner la voie de l'Eveil. Le bouddhisme japonais est aussi appelé bouddhisme Zen, en référence au Zazen, un type de méditation qui se pratique assis, immobile et dans le plus grand silence.

Actuellement, les deux religions sont distinctes, mais elles ont été très longtemps mélangées au Japon pour former pendant plusieurs siècles un ensemble plus ou moins cohérent. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans certaines pratiques Zens une influence Shintô, et vice-versa, de lire des textes Zens subtilement adaptés pour intégrer des notions shintoïstes. Ainsi, malgré l'existence d'une minorité chrétienne au Japon (2 % de la population), la culture traditionnelle japonaise ne conçoit ni dieu unique omnipotent et omniscient, ni paradis perdu dont les hommes auraient été chassés, ni Messie dont la mort rachèterait les pêchés des Hommes, ni Jugement Dernier. Pour les Japonais, ce sont là des idées 'exotiques'.

Bien sur, la plupart connaissent le christianisme, mais c'est une connaissance aussi superficielle que celle, par exemple, que les Français ont de la religion Orthodoxe. Les notions de Péché, de Rédemption, ou d'Absolution ont donc au Japon un sens très différent. Vouloir les utiliser pour expliquer l'évolution des personnages de "Nausicaä de la Vallée du Vent" est donc très risqué. En revanche, l'idée de pureté du Shintô prend un relief bien particulier dans le monde post - apocalyptique de Nausicaä. Ce monde lui-même est souillé par un tsumi, dû aux actions des humains du passé. La forêt toxique est par ailleurs décrite à plusieurs reprises comme la rétribution du karma des hommes du passé qui ont détruit la civilisation. La vision bouddhiste croise la vision shintoïste.

La femme dans la société japonaise

A l'époque ou Miyazaki écrivait Nausicaä, le moins que l'on puisse dire c'est que les femmes au Japon étaient implicitement considérées comme des être inférieurs. On a pu dire que les Japonais sont machistes, et le fait est qu'ils ont globalement tendance à traiter les femmes comme des servantes ou comme des esclaves. Cela ne veut pas dire que tous les Japonais sont comme cela bien sur, mais encore aujourd'hui, dans une large majorité de foyers, on considère qu'une bonne épouse est soumise à son mari. Point.

Pour vous donner une idée de la force de cette tradition, évoquons le romancier Mishima. Dans une de ses nouvelles, il raconte l'histoire d'un militaire qui fait seppuku à la suite d'un événement honteux. En bonne épouse, sa femme s'ouvre le ventre elle aussi quelques minutes plus tard pour le suivre au royaume des morts. Cette histoire s'inspire d'un fait réel... Heureusement le Japon est un pays qui évolue, mais on le sait, les mentalités ne changent pas vite, dans aucun pays.

Ainsi cette femme japonaise soumise aux hommes et à la tradition ne correspond manifestement pas aux idées de Miyazaki. Mais plutôt que de militer dans un quelconque mouvement féministe, il met en situation tout le bien qu'il pense des femmes par l'intermédiaire des personnages féminins de ses oeuvres, que ce soit ses films ou ses mangas.

Il y a Nausicaä bien sur, si courageuse et si pure qu'elle en devient une icône. Mais aussi Kushana, la princesse tolmèque : ses hommes sont prêts à mourir pour elle, et la famille royale redoute tant son intelligence et ses talents que son propre père organise un piège pour la tuer. Et puis nous avons l'Ancienne de la Vallée du Vent, gardienne de la connaissance ; Kecha, la jeune Dork qui finit par aider Asbel et Mito ; la femme Dork qui adopte les enfants sauvés par Nausicaä ; la jeune Tepa de la Vallée du Vent ; la servante de l'aubergiste de la cité de Sem qui prend soin de Kui...

Toutes ces femmes sont plus que des figurantes. Elles ont toutes une présence, un rôle et une action très importants dans l'histoire. Elles imposent le respect d'une façon ou d'une autre.

Nausicaä, au delà des images

La Princesse Révolutionnaire

Quand on connaît la société et la spiritualité japonaises, on comprend beaucoup mieux pourquoi le personnage de Nausicaä a marqué les esprits de toute une génération, pourquoi l'oeuvre est devenue un classique incontournable, et pas seulement dans le domaine du manga.

Voici une jeune fille bien née, jolie, énergique, sensible et intelligente qui se trouve plongée dans des situations épouvantables. Et au lieu de les fuir et de s'en protéger, et rester sereine et pure, elle prend son destin en main, accomplit prouesse sur prouesse et risque sa vie pour défendre les humains, les Ômus et ses valeurs. Refuser les contraintes des conventions du passé et chercher à créer un nouvel équilibre pour les autres et pour soi-même, c'est une démarche profondément révolutionnaire, au premier sens du terme. La Princesse de la Vallée du Vent incarne d'une certaine façon l'idéal marxiste auquel Miyazaki adhérait à l'époque ou il a commencé son manga. Or dès la première partie de l'histoire, les prouesses de Nausicaâ ne suffisent pas à la satisfaire. Elle ne parvient pas à empêcher le vaisseau des réfugiés de Péjite de s'écraser. Elle se laisse provoquer par les tolmèques et livre un combat aussi violent que tragiquement inutile. Ainsi, bien qu'elle soit parvenue à comprendre seule un des secrets de la Mer de la Décomposition, elle se met très vite à douter.

Miyazaki prend à contre-pied la vision traditionnelle de la femme japonaise. Mais il a le génie de faire de son héroïne une personne à la fois talentueuse et faillible, et même par certains côtés vulnérable, ce qui attire l'admiration du lecteur tout en appelant sa sympathie. Il crée en fait le type même d'héroïne dont aucun japonais n'avait eu l'idée avant lui. De plus, Quand on se souvient que dans le Shintô, tout contact avec le sang, la saleté, la maladie ou la mort est considérée comme une souillure, certaines scènes prennent une dimension absolument terrible.

Quand Nausicaä sauve un jeune Ômu gravement blessé, et se trouve trempée du sang de l'animal, elle brise un tabou shintoïste majeur. De même quand elle aspire avec sa bouche le sang souillé de la gorge d'un tolmèque... En s'infligeant de tels tsumis, elle détruit sa propre pureté, mais comme elle sauve des vies par ses actions, elle gagne respect et même amour de la part de tous, Insectes et Humains.

Ce sacrifice de sa propre pureté au bénéfice d'autrui, c'est sans équivoque la transcription shintoïste du sacrifice de Jésus sur la croix. Au Japon, donner sa vie pour une cause est une tradition très ancienne, qui ôte beaucoup de crédit à la notion de Martyr. En revanche, être souillé par un tsumi est une chose terrible, peut-être même pire que la mort pour un Japonais. Que Nausicaä agisse de la sorte avec une totale générosité et le seul souci de préserver la vie, voilà qui la place au delà des préoccupations humaines habituelles. Elle ne devient pourtant pas une sorte de super - héroïne à l'Américaine, car la complexité du monde inventé par Miyazaki et les difficultés des situations auxquelles Nausicaä doit faire face n'appellent jamais de réponse évidentes. Et plus l'histoire avance, plus Nausicaä est amenée à des actions discutables, à faire des choix et des concessions qui entretiennent dans l'esprit du lecteur un doute lancinant. Et si elle sacrifiait sa pureté à une cause erronée ? L'image messianique que tous lui attribuent, n'est-ce pas le pire des pièges ?

La question se pose après la bataille de Sapata, au cours de laquelle de nombreux chevaliers tolmèques trouvent la mort en protégeant la jeune fille de leurs propres corps. A la suite de cet épisode particulièrement sanglant, Nausicaä décide de quitter le groupe de Kushana pour continuer seule son voyage. Pourtant, les conséquences de son action vont être énormes : Kushana va accepter de libérer les prisonniers Dorks, leur évitant une mort certaine, et Chalka le bonze va comprendre que Nausicaä n'est pas forcément son ennemie, ce qui sera crucial lors de leur rencontre suivante.

Mais l'épisode de Sapata marque fortement Nausicaä, qui ne veut à aucun prix que quiconque meure à nouveau à cause d'elle. Ses doutes se manifestent dans les rêves qu'elle fait à partir du tome 5, quand elle revoit le saint Moine d'un monastère oublié sous les traits squelettiques du Néant personnifié. Elle prend conscience des morts qu'elle a provoquées, et des tsumis effrayants qui pèsent sur elle. Ces rêves, qui reviennent tout au long du volume, la pousseront même à renoncer à se battre et à choisir de partager le destin funeste des Ômus.

Ce sont les Ômus eux-mêmes tout d'abord, puis Selm, l'homme de la forêt, qui lui viennent en aide. On retrouve là encore l'idée très shintoïste d'interdépendance entre tout ce qui vit. Tout le début du sixième tome est un voyage onirique dans l'esprit de Nausicaâ, un voyage spirituel au sens le plus noble du terme. Selm conduira Nausicaä à une nouvelle vision de l'avenir, qui lui redonnera confiance et espoir. Ce passage ne marque pas seulement l'acceptation par Nausicaä de la part obscure qui est en elle (symbolisée par le fantôme de Miralupa), mais aussi l'adoption d'un regard nouveau sur le monde. Un regard moins impliqué, moins spontané sans doute, un regard distancié. En allégeant le poids qui pesait sur les épaules de Nausicaä, Selm lui permet de prendre enfin du recul sur tout ce qu'elle a vécu jusque là sans jamais prendre le temps de s'arrêter. C'est une page de l'Histoire qui se tourne, car l'idéal que poursuit Nausicaä se trouve projeté dans un lointain futur. A partir de cet instant elle va prendre l'initiative et devenir une meneuse d'hommes.

Elle accepte d'être le guide qu'attendent ceux qui l'entourent, mais elle refuse pourtant d'être déifiée par les maîtres-vers. Son nouveau but est alors de préserver cet avenir qu'elle a vu à travers le rêve, ce monde qui commence à peine à se purifier. Pourtant, de profondes remises en cause, totalement inattendues, attendent Nausicaâ au terme de sa quête.

La fin de tous les rêves

Le moins que l'on puisse dire sur les deux derniers tomes, c'est qu'ils laissent le lecteur à la fois stupéfait et désemparé. La première surprise, c'est le Dieu-guerrier, qui se révèle une créature douée de raison. Son aspect cadavérique et putrescent, et ses réactions très infantiles en font une créature à la fois effrayante et touchante. C'est un Gami, sans doute le plus puissant de tous, et pourtant il semble voué à une lente décomposition. Mais ce Gami n'est pas naturel. Il a été créé par les hommes des temps anciens. Sa putrescence serait alors le stigmate du tsumi des destructeurs de l'ancienne civilisation... Au lieu de le fuir, Nausicaä va s'en occuper et l'utiliser. Elle va même tenter d'inculquer au géant le sens des responsabilités, et le danger d'un trop grand pouvoir. En lui donnant un nom, et en acceptant qu'il la considère comme sa "petite mère ", elle éveille non seulement son intelligence, mais aussi sa sensibilité. Ainsi même cette créature monstrueuse, aux terribles capacités de destruction, va au bout du compte, au terme d'une affreuse agonie trouver la paix et devenir, selon ses propres mots, une " bonne personne ".

En acceptant d'utiliser ce monstre et de se faire transporter par lui, Nausicaä subit l'empoisonnement mortel du rayonnement émanant de l'énorme corps (radioactivité ?). De toutes les créatures qu'elle aime, c'est la plus innocente qui en sera la première victime. C'est en vérité un de ses plus anciens cauchemars qui se réalise...

Est-ce une façon de montrer que l'excès de pouvoir ronge ceux qui l'utilisent ? Toujours est-il que Nausicaä fait alors escale dans un des endroits les plus stupéfiants de son long périple : le cimetière de Shuwa. Elle y est soignée, et même purifiée par un bain de plantes médicinales (le bain purificateur est une très ancienne tradition, pas seulement au Japon d'ailleurs). Elle découvre une sorte de conservatoire du monde d'avant les 7 jours de feu. Le gardien du lieu lui apprend l'entière vérité sur l'origine de la forêt toxique, et sur le destin qui attend l'humanité quand la planète aura été purifiée. Le choc est énorme, et heureusement, Selm soutient Nausicaâ par contact télépathique. Elle apprend aussi que d'autres avant elle ont tenté de guider les hommes pour bâtir un monde meilleur, en utilisant le savoir caché dans le caveau de Shuwa. Tous ont échoué et ont finit par devenir des tyrans. Comme si le destin de tout pouvoir était de finir corrompu. Il semble impossible de posséder longtemps le pouvoir sans en subir le " kega ", la souillure.

Pourtant Nausicaä poursuit son voyage vers la capitale Dork, où le Dieu-guerrier Oma l'a précédée et pour la première fois, elle ment aux maîtres-vers qui l'accompagnent. La vérité serait trop difficile à accepter pour eux. Mais dès cet instant, Nausicaä suit une voie qu'elle ne pourra plus quitter, bien qu'elle en connaisse les dangers, et rien n'entamera plus sa détermination. Le pouvoir que recèle le caveau de Shuwa est trop terrible pour le laisser entre les mains de quiconque. Elle ne se fait même pas confiance elle-même, et préfère tenter de sceller ce caveau d'où sont sorties toutes les armes qui ont ravagé les terres Dorks.

L'ultime épisode de la saga a plongé les lecteurs dans un abîme de questions. Nausicaâ intervient alors que l'empereur Vu est sur le point d'obtenir du Maître du Tombeau ce qu'il cherche : les secrets du passé qui lui donneront le pouvoir absolu, et peut-être même la vie éternelle. Mais Nausicaä par ses questions pousse le Maître à révéler sa raison d'être : recréer une nouvelle humanité pour remplacer l'humanité actuelle, une fois que le monde aura été purifié. Se profile alors le drame qui attend tous les peuples : disparaître dans un monde trop pur auquel leurs corps ne sont pas adaptés. Ce serait un total changement de la faune, de la flore et de la population. Cette évolution semble inéluctable, et la seule concession que peut offrir le maître, c'est de réadapter les corps des humains le moment venu pour leur éviter la mort.

Un nouvel âge d'or semble donc attendre une nouvelle humanité... mais Nausicaâ ne peut pas accepter ce qu'elle sait être un mensonge, pour en avoir usé elle-même. Sa diatribe à l'encontre du Maître du tombeau met à bas l'idéal des anciens savants qui l'ont conçu. Elle est mieux placée que quiconque pour savoir où mènent les idéaux. Vouloir faire le monde à l'image de ses idées, comme tant de gens ont tenté de le faire au cours de l'histoire de l'humanité, c'est nier le miracle de la vie elle-même. Cette vie qui peut naître du Néant, mais qui peut aussi être créée artificiellement, elle mérite le respect dans tous les cas. Quand le Maître prétend qu'il est la seule lumière dans ce monde de ténèbres, Nausicaä le contredit aussitôt : la lumière qui brille dans les ténèbres, ce n'est pas cette sinistre créature artificielle dont la duplicité avec les empereurs Dorks à causé tant de morts et de destructions. La seule lumière que Nausicaä reconnaisse, c'est la Vie elle-même. La Vie au sens shintoïste, c'est à dire tous les êtres vivants qui se côtoient, s'entraident, s'affrontent et s'entre-dévorent pour mieux renaître. La vie, c'est naître, grandir, lutter pour survivre et se perpétuer avant de retourner au Néant. Ce Néant qui effrayait tant Nausicaä en rêve, il fait partie de ce grand cycle de la vie, d'où tout vient et où tout s'en retourne tôt ou tard. Les bouddhistes appellent ce cycle la Roue de la Vie.

Or, les créatures issues de la technologie du tombeau de Shuwa, qu'il s'agisse des Hidolas ou du Maître lui-même, ces êtres échappent à la Roue de la Vie, et d'une certaine façon trichent avec elle. Dans cette optique, le grand projet incarné par le Maître du Tombeau n'est rien d'autre que le remplacement d'une Roue par une autre.

Ce qui conduit Nausicaä à choisir de détruire le tombeau, ce n'est pas du tout du nihilisme, mais au contraire un amour et un respect de la Vie avec tout ce que cela comporte de souffrance et de difficultés. Il n'est plus question pour elle de croire à un idéal. Ce qu'elle a vécu, ce qu'elle a compris, ce qu'elle ressent, tout cela lui fait percevoir les idéaux comme autant de sources possibles de tsumis...

Ainsi en est-il du rêve des bâtisseurs du tombeau : ils pensaient semer les germes d'un monde futur meilleur. Mais en se focalisant sur le seul but, au mépris de toutes les souffrances infligées, il n'en est résulté que guerre et pollution pour la plus grande partie des terres Dorks. D'ailleurs cette pollution faisait aussi partie du plan de purification...

Nausicaä demande donc au Dieu-guerrier de détruire le tombeau, tout en sachant parfaitement que cela n'arrêtera pas le processus entamé. Elle l'explique d'ailleurs au Maître : Vivre c'est changer, évoluer, s'adapter. Le pouvoir empathique des Ômus n'a certainement pas été crée par les savants. Même un écosystème créé de toute pièce, avec un but qui implique sa future disparition, même un tel écosystème évolue par lui-même de façon imprévisible. La Loi de la vie peut sembler cruelle, mais la nier, c'est nier la Vie elle-même. Le fait que Nausicaä soit l'unique survivante d'une famille de 11 enfants lui a fait comprendre très tôt que la mort n'est ni une malédiction ni une bénédiction, juste l'aboutissement inévitable de toute existence.

Aussi elle sait que lorsque le monde sera purifié, bien des gens mourront, leurs poumons ne pourront pas supporter un air totalement dépourvu de miasmes. Ce sera peut-être la fin de l'humanité. Mais elle sait aussi à quel point la Vie est tenace et combative. La purification prendra encore des générations, et peut-être les humains pourront-ils s'adapter progressivement aux nouvelles conditions de vie de leur planète. Ce sera certainement au prix de nombreuses souffrances, et de nombreux morts, mais c'est là le prix qu'ont toujours payé tous les êtres vivants au cours de l'évolution des espèces... Darwin appelait cela " la survie du plus apte "...

En refusant les plans du Maître du Tombeau, Nausicaä accepte d'assumer toutes les immenses souffrances à venir qui découleront de sa décision. Elle s'en remet alors à la Vie elle-même. Quand elle parle de " faire confiance à la planète " il s'agit simplement de laisser la Nature reprendre ses droits, de cesser d'essayer de la contrôler. L'empereur Vu, émerveillé par la clairvoyance de Nausicaä, va jusqu'à lui faire un rempart de son propre corps quand le maître tente de la tuer dans une ultime tentative. Quand Kushana se penche sur son père agonisant à la fin, c'est pour entendre sa mise en garde contre la spirale de la vengeance et du sang. Nul doute pourtant que c'est une leçon que Kushana a déjà comprise seule, à travers les épreuves qu'elle a traversées.

La seule chose qu'il reste à faire, comme le dit Nausicaä, c'est Vivre. Elle place dans ce mot tout ce qui lui reste d'espérance. On peut penser alors à la situation du Japon juste après la capitulation en1945, mais aussi à celles de l'Allemagne ou de la France à la fin de la deuxième guerre mondiale. Miyazaki nous confronte à l'universalité de cette situation où vivre est à la fois la chose la plus forte et la plus difficile.

Les terres Dorks ne sont que ruines, et une lutte terrible pour la survie va commencer. L'humanité ne peut plus compter que sur elle-même, et qu'elle disparaisse ou qu'elle survive n'est finalement plus le problème de personne. La Roue de la Vie continuera de toute façon à tourner, avec ou sans humains sur Terre. D'une certaine façon, le monde a bel et bien été purifié par les choix et les actions de Nausicaä. Le Tombeau s'est désagrégé en une masse organique nauséabonde. Le Dieu-guerrier est mort. Le pouvoir des tyrans a été réduit à néant. Chalka le bonze remarque alors la lumière dorée du soleil couchant qui se reflète sur le sol vitrifié par les explosions. Il voit s'y détacher la silhouette de Nausicaä dont la robe est teintée de bleu sombre par le sang du tombeau. Il comprend soudain que la prophétie s'est effectivement réalisée. Le monde pur est un monde délivré du rêve des idéalistes du passé. Et le lien perdu qui est renoué avec la Terre, c'est d'accepter de vivre sur cette planète en la respectant, et en respectant toutes les créatures qui y vivent sans vouloir les contrôler ou les transformer.

Il y a encore tant à dire sur Nausicaä. Mais mieux vaut arrêter ici... à ce point où les mots semblent devenir bien fades au regard ce que le manga lui-même permet de ressentir.

Gildas Jaffrennou
le 28 décembre 2002

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