Hayao Miyazaki
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Notes du traducteur

[1] MODEL GRAPHIX est un magazine mensuel pour les passionnés du modélisme. Miyazaki avait une série dans celui-ci - qui est actuellement en suspens. Chaque partie consistait soit en une histoire courte soit en des illustrations d'idées de films. Un cochon apparaît dans quelques épisodes de la série.

[2] EKONTE est une combinaison de la continuité et des storyboards. Littérallement, le mot signifie " continuité de l'image.

[3] TAKEDA Tetsuya est un cteur qui a réalisé quelques films. La conversation à laquelle on fait référence est dans le MAJO NO TAKKYUBIN GUIDEBOOK.

Questions à Hayao Miyazaki

Miyazaki et la S-F

Miyazaki et la S-F (extrait d'interview). Trouvé dans MANGA HIHYOU TAIKEI vol.4 (première parution dans COMIC BOX, nov. 1982) (les commentaires du traducteur sont entre parenthèses, excepté les points de suspension).

Miyazaki : (...) J'ai lu beaucoup d'histoires dites de S-F, mais je ne les apprécie pas vraiment. Il y a de nombreux éléments, de la " (S-F) pure et dure " à la " sword and sorcery ", mais aucune ne me plaît tout à fait... J'apprécie davantage des fictions plus réalistes... Dans ma jeunesse, je lisais " SF magazine ", (...)

Interviewer : qu'aimez-vous parmi les histoires de S-F plus récentes ?

Miyazaki : connaissez-vous " NINGEN IJOU " (désolé, je ne connais pas le titre original) ? (...) Et celle dont je ne me souviens plus du titre... " YORU KITARU " (Nightfall, par Asimov), vous connaissez ? (...) C'est un roman assez bref mais cependant horrible, je pense que c'est une des plus grandes œuvres que j'ai lu.

Interviewer : et à propos de livres plus récents ?

Miyazaki : " CHIKYUUNO NAGAI GOGO " (hothouse, par Brian Aldiss) est assez intéressant. J'ai apprécié le monde végétal décrit et la qualité de la traduction. Mais, si la vie des plantes était intéressante, les personnages humains étaient moins bien développés. J'aime aussi " GEDO SENKI " (par Ursula LeGuin, je ne connais pas le titre original), bien que je ne sache pas s'il appartient ou pas au registre de la S-F, je l'aime beaucoup. Je ne me souviens pas combien de fois je l'ai lu. J'aime également " YUBIWA MONOGATARI " (conte de l'anneau). " Hornblower series " (...), est un bon roman (...).

Pourquoi je ne fais pas désormais des films d'action ?

Couverture du magazine Comix Box d'octobre 1989 Pourquoi je ne fais pas désormais des films d'action (COMIC BOX, 10/89) HAYAO MIYAZAKI, DEUXIEME PARTIE DE L'INTERVIEW (la première partie est sans rapport avec l'animation). Première parution dans le magazine japonais COMIC BOX (octobre 1989. Première traduction par Atsushi Fukumoto (13 et 18 septembre 1991). Traduction remaniée par Sheng-Te Tsao (20 novembre 1991). Edité et adapté par Steven Feldman (23 et 27 novembre et 22 décembre 1991). " Note du traducteur " et remarques entre parenthèses sont des commentaires écrits par Shen-Te Tsao. Les remarques entre crochets ont écrites par Atsushi Fukumoto. Les ajouts faits par Steven Feldman sont trop longs pour être isolés (note importante : le kanji employé pour " film d'action " signifie littéralement " films d'action animés purement destinés au divertissement ").

Depuis Nausicaa de la Vallée du Vent, M. Miyazaki a souvent été comparé aux réalisateurs de films d'action en prises de vue réelles. Parallèlement, beaucoup de gens lui ont exprimé le plaisir que leur avaient apporté les films d'action qu'il a fait avant " Nausicaa ". De manière directe, je lui ai posé une question présente dans l'esprit de nombreux fans : " pourquoi ne faites-vous plus des films d'action du même genre ? " [1]

[Hayao Miyazaki] J'aime ces dessins animés idiots et pleins d'action qui font rire en les regardant. Mais le fait que je les aime bien ne veut pas dire que je suis capable d'en faire. Je voudrais voir si je peux ou pas réaliser un film sans aucune scène d'action. Mais des films comme TOTORO ou MAJO NO TAKKYUBIN (Kiki) sont faits parce qu'il existe une demande. Bien sûr, l'autre raison est qu'ils constituent ce que je voulais réaliser. A présent, j'ai quelques idées de films qui n'ont pas encore été exploitées... Je sens que je veux faire quelque chose qui ressemble à BUTA NO SENSHA [" le tank du cochon "] ou un film un peu naïf qui montrera mon côté déconcertant. Un bi-plane en chute libre, avec un seul missile, se battant pour sa fierté contre une gigantesque armada tout en connaissant sa folie - Ce serait un film à couper le souffle, le genre de film qui vous invite à dire : " ah ! c'était incroyable, je veux le voir encore ". Je comprend pourquoi le public adolescent - qui est à l'origine de l'anime boom - affirme que mes oeuvres plus anciennes procurent un plus grand plaisir. Je suis désolé d'ignorer ainsi le public. Mais cele ne signifie pas que ma vision a changé en vieillissant. Je ne suis pas encore cinquantenaire, mais je suis assez vieux pour ressentir certaines choses comme une personne âgée (sourire).

De plus, je me demande pourquoi il n'y pas davantage de jeunes réalisateurs qui percent et qui désirent faire de tels films de divertissement. La vérité est que je suis le plus heureux quand j'écrit à propos de stupides avions et tanks dans des magazines comme MODEL GRAPHIX [1]. Je brûle de reprendre ma série (sourire). Mais je sens que si ce n'est plus un hobby, j'arrêterai de le faire, même si je pense que ce genre de travail montre mieux mes capacités que des récits de jeune fille de 13 ans emmenageant à la ville. Je pourrais écrire des histoires entièrement moi-même, mais l'animation exige un énorme investissement humain. Je rêve donc parfois de faire un film " naïf " avec mon propre argent, une OAV avec laquelle je ne rentrerais même pas dans mes frais. J'aimerais faire un film qui ferait sourciller la censure. Ces idées me travaillent depuis longtemps, et j'ai toujours été désireux de faire des films du genre : " fonce ! mords-lui l'oeil ". J'ai même imaginé un EKONTE [2] et réfléchi aux scènes nécessaires... Si j'avais échoué dans une autre voie, j'aurais fait de tels films. Malheureusement, la chance me permet de faire d'autres types de films pour lesquels " je reçois à chaque fois encore plus de prestigieuses récompenses " (sourire). De plus, je dois dessiner NAUSICAA et je veux continuer dans MODEL GRAPHIX - j'ai atteint ainsi le maximum de mes capacités.

Les films d'animation ne sont pas aussi aisés à faire que des films en prises de vue réelles. Je ne pourrais travailler comme John Ford, qui a fait plus de 100 films, parfois sans même participer à ses propres oeuvres. Imaginez que je travaille dans ce studio pendant deux ou trois heures, puis que j'aille dans un autre studio pour diriger une scène du genre " là, le char avance " et qu'enfin je rentre chez moi pour dessiner NAUSICAA - c'est tout simplement impossible. Je ne peux et veux pas travailler ainsi. L'animation, dans son principe même, ne peut être créée avec de telles méthodes et si c'était le cas, nous serions finis.

A présent, nous ne pouvons éviter la question de " motivation " quant aux films d'action. Par exemple, détruire un énorme immeuble est une forme de motivation. Une telle motivation est comme la réaction de supprimer des impulsions ou une opposition menant à la destruction. Je ne sens pas que j'ai à faire des films qui sont constructifs. Les films de destruction me plaisent parce qu'il est naturel de détruire une énorme chose. Mais à côté il y a les contraintes de vivre dans une société qui dissimule ses émotions, j'espère mettre ainsi en lumière les rêves, désirs et espoirs. (Note du traducteur : je pense que Miyazaki fait référence au désir des films de destruction dans une société qui réprime les actions impulsives).

Un film sans ces desseins devient un simple festival de coups de poings. " Je survivrai même si le monde entier meurt ", " Je dois l'avoir ", ou " je m'emparerai de toutes les richesses " -- Eludant la question des idéologies ou du bien fondé des ses idées, toutes ces choses trouvent leurs racines dans notre désir d'avoir le meilleur pour nous-mêmes, comme un éléphant de mer. Mais ce sont des finalités typiques d'un film d'action - faits pour vous rendre heureux d'être né et en vie - sans regarder si l'échelle est large ou pas. En cette époque, nous ne doutons pas que nous ne pouvons nous conduire de telle manière, n'est-ce pas ? La base d'un film d'action - comme " je veux être grand, riche et avoir une fille " -- s'écroule ainsi. Nous ne pouvons plus naïvement croire en ces choses.

Dans un film d'action, on emploie une structure narrative qui contient au départ de nombreux développements scénaristiques, mais, à un certain point du film, l'action devient le principal moteur de l'histoire. CAGLIOSTRO, DOUBUTSU TAKARAJIMA et CONAN sont construits ainsi. La principale difficulté en faisant ce genre de films est d'anticiper le moment où le public veut voir un avion s'écraser. Si, finalement, de cet effort résulte une histoire convaincante, les scènes d'action seront satisfaisantes. Je peux faire des scènes où on tombe, se blesse, utilise des armes, se bat à mains nues, court sur l'aile d'un avion, plonge dans l'eau. J'ai un tas d'idées de ce genre. Mais ce ne serait pas divertissant s'il n'y avait que de l'action, sans faire d'efforts pour l'intégrer au récit.

Aujourd'hui, les OAV négligent le fait d'introduire correctement l'action et ne sont par conséquent pas vraiment distrayantes. Pour schématiser, disons qu'il y a souvent un dieu de l'obscurité et un dieu de la lumière, et quand la lumière est envahie par les ténèbres, un guerrier lumineux apparaît (sourire). Ces OAV sont-elles convaincantes ? Non, bien sûr. La première raison de leur médiocrité est que nous n'avons pas une religion basée sur la lumière et les ténèbres, n'est-ce pas ? Ces anime utilisent cette dichotomie par commodité. Personne n'y croit. Pas même ceux qui font ces OAV ? ou alors croient-ils en le dieu Ahura Mazda du Zoroastrianisme ? Non, bien entendu. Un autre exemple serait " Star Wars ". C'est après tout une saga familiale. Une histoire à propos de l'affirmation de soi et dans laquelle l'ennemi est le père, l'aide vient du grand-père, la princesse est la petite soeur, etc. ; ce n'est qu'une version simplifiée des théories de Jung. Elle masque l'action interstellaire avec l'histoire d'un enfant qui gagne son indépendance en combattant ses parents. De telles choses ne sont plus très convaincantes maintenant. (Note du traducteur : je pense que Miyazaki fait référence au fait qu'aujourd'hui ils est très difficile pour les gens de gagner leur autonomie, donc un tel thème manque de pertinence).

Une autre façon pratique d'éviter de véritables conflits est d'idéaliser l'ennemi sous la forme d'un ordinateur ou d'une machine. Vous avez les moyens d'agir si votre adversaire est une machine. Je comprends très bien pourquoi LUPIN III est en décalage avec cette époque. On m'a demandé pourquoi je ne prévois pas d'en faire un autre. Je n'en ai pas l'intention non pas parce que c'est une dure entreprise, mais parce que c'est un travail de longue haleine pour le réaliser de manière classique. Le genre de films que je veux réellement faire est ceux où je peux créer librement des scènes d'action. J'ai toutes sortes d'idées que je pense pouvoir appliquer dans des comédies ou des stupides films de guerre. Mais je n'ai pas la moindre idée sur la manière de réaliser la première moitié du film (Note du traducteur : il fait référence à la partie du film qui amènera les scènes d'action). Je pourrais supprimer cette partie et aller droit au but, mais je ne dois pas le faire. J'ai un projet auquel je réfléchis depuis longtemps, son nom est ANKAA (Anchor). Ce serait difficile de le faire, mais je sens qu'il existe une véritable opportunité.

Quand j'ai parlé avec TAKEDA Tetsuya [3] récemment, nous avons conclu que la principale difficulté d'un film se passant à Tokyo est de décider qui serait le méchant. Avec les OAV, c'est facile si nous avons quelque chose qui se pose en ennemi au monde entier, tel que l'Afghanistan, ou quelqu'un qui symbolise le mal, comme Deng Hsiao Ping (Note du traducteur : cette interview est probablement réalisée peu après le printemps de Pékin).

Je pourrais faire des films d'action avec toutes sortes d'ordinateurs ésotériques et de soldats, mais cela resterait un hobby. La plupart des gens diraient que le divertissement doit être un plaisir en dehors de l'analyse critique, mais pourtant le divertissement, comme tout le reste est contigent d'une somme de théories interdépendantes qui ensemble créent un système logique auquel il faut adhérer si quelque chose vaut la peine d'être produit. Pour faire en sorte que le film est un plaisir sans théoriser, les problèmes initiaux de motivation et d'identification --- pour rendre le côté sympathique le méchant ou l'hésitation du héros à dégainer - doivent être résolus, ou l'action qui en résulte devient sans intérêt.

Mais les problèmes du mal auxquels nous faisons face aujourd'hui proviennent de notre vie quotidienne, de la somme de la pollution de la terre et des bêtises que commet le Japon. Certaines OAV et films font des méchants des chefs secrets - des hommes âgés couverts de rides et qui tirent les ficelles dans la politique japonaise - mais ceci n'est qu'une fantaisie. Dans la réalité, le Japon est gouverné par des gens très timides et prudents. Sans fondement, ils seront trahis par leurs fidèles - leurs secrétaires s'occupent ainsi à récolter autant d'argent que possible - pendant qu'ils courent tout droit au suicide. Cette vision est tout à fait faussée et manque son but. La chose qui nous confond et nous heurte le plus est que nous ne pouvons nous identifier à ces histoires - c'est la racine du problème et le plus intangible. *

Mais en abordant ce problème de front, nous ne produisons pas forcément un divertissement à succès, n'est-ce pas ? J'ai essayé d'enfoncer ces racines, mais beaucoup de jeunes affirment tout de même aimer davantage les films d'action. Je ne désire pas consacrer de temps aux envies ces jeunes gens. Comment user efficacement de mon énergie pour ma satisfaction personnelle - ou plutôt, comment utiliser cette énergie d'une façon qui satisfaira le public visé ? La chose la plus importante est que l'animation japonaise ne devrait pas faire est de définir les fans comme son public exclusif et de produire des films en fonction de celui-ci. Comment faire des films qui gagneront les faveurs de néophytes ? Nous devons tendre vers plus d'universalité en réalisant des films.

L'argent ne peut acheter la créativité

L'argent ne peut acheter la créativité " (PACIFIC FRIEND, janvier 1991) L'ARGENT NE PEUT ACHETER LA CREATIVITE : HAYAO MIYAZAKI [par un interviewer/éditeur inconnu] PREMIERE PARUTION dans PACIFIC FRIEND en janvier 1991. POSTE à Anime-1/RAA par Robert Gutierrez le 29 juin 1991. EDITE par Steven Feldman le 19 mars 1992. L'article suivant est de PACIFIC FRIEND (un journal japonais en américain publié par Jiji Gaho Sha, Inc.) vol. 18, num. 9 (janvier 1991), pages 7-8 : L'ARGENT NE PEUT ACHETER LA CREATIVITE : HAYAO MIYAZAKI [interviewer inconnu]

Né en 1941. Pendant ses études, Hayao Miyazaki aspirait à être un animateur, et une fois sorti du collège, travailla dans un studio d'animation. Avec NAUSICAA DE LA VALLEE DU VENT en 1984, Miyazaki établit un record pour un long métrage d'animation, et MON VOISIN TOTORO remporta presque tous les prix cette année-là dans sa catgorie, même celui décerné par le Minsitre de l'éducation. Miyazaki est connu est basé pour l'élaboration de ses films basée sur des observations minutieuses et attentives, ainsi que pour son style écologique. Il est aujourd'hui un dessinateur hors du système.

[Hayao Miyazaki] Nous vivons à une époque où il est moins cher d'acheter les droits d'un film que de le faire. Plutôt que de faire face à tous les problèmes de la réalisation, il semble souvent plus aisé de les acheter à l'étranger. En fait, les producteurs japonais ont le sentiment qu'ils peuvent acheter ce qu'ils veulent aussi facilement qu'à un distributeur automatique.

Des gens viennent souvent me voir et me disent sans détour : "Faites pour nous un film comme il vous conviendra. Votre prix sera le nôtre ". Je pense qu'actuellement le Japon traverse une époque peu propice à la créativité. Les esprits aponais d'aujourd'hui ne reposent sur rien. Ils sont même aliénés de leur propre environnement naturel et spirituelle. Mais cela signifie-t-il que leur sens moderne de l'individualisme est à présent assez fort pour les mener à l'indépendance, à des initiatives personnelles dans leur vie comme le font Américains et Européens ? Je ne le pense pas. Le peuple japonais reste uni en acceptant la mauvaise condition sociale de certains. Ils ne semblent pas être capable de faire face aux problèmes les touchant. En de telles circonstances, nous devons pas nous attendre à la création d'oeuvres de grande valeur au niveau artistique.

Je ne blâme personne pour cette situation. Je l'envisage plutôt comme un problème dont je dois moi-même m'occuper... Donc je continue, convaincu que même dans cette situation, il y a des films à réaliser. La perception de la nature chez les enfants est presque instinctive à notre époque. Pouvons nous honnêtement faire des films convaincants en les exhortant simplement à entretenir quelque espoir ? Donc, je réfléchis beaucoup, mais je ne fais pas de films juste pour attirer la situation sur des problèmes en particulier comme la protection de l'environnement. La relation étroite entre la nature et l'humanité ainsi que leurs liens spirituels, dont nous devrions tous être conscients, sans prêter attention au fait que nous faisons des films ou pas. Dans mes films pour enfants, je veux avant tout exprimer les messages suivant : " le monde est profond, foisonnant et magnifique " et " vous autres enfants avez de la chance d'être nés dans ce monde "... Bien que le monde regorge de problèmes apparemment insolubles (comme l'explosion démographique ou la destruction de l'environnement) qui rendent difficiles de garder quelque espoir, il est tout de même merveilleux de vivre.

C'est plus facile à dire qu'à traduire en actes. Les adultes plus que les enfants voient leurs espoirs se détruire. Faire des films inclut aussi de mener un combat contre soi-même. Mais, et c'est bien dommage, les autres artistes réalisant des dessins animés semblent penser différemment. Pour eux, "C'est la tendance... Cela a tous les ingrédient pour être un succès... ". Je ne peux m'engager dans une tâche si inhumaine, à savoir faire des films dans ce seul dessein. Produire un dessin animé valable exige environ entre une année et une année et demi de travail, et durant cette période notre vie privée passe au second plan. Bien sûr, nous pourrions faire des desssins animés tout en étant encore en vacances, mais cela s'en ressentirait dans la qualité du travail.

Les oeuvres d'art sont créées par ceux qui se préparent à atteindre leurs limites. Et c'est notre seule volonté. C'est pourquoi la diffusion mondiale de l'animation japonaise via la télévision n'est pas spécialement une source de fierté pour nous. C'est juste qu'aucun autre pays n'ait eu l'idée de faire des dessins animés " brutaux " et " provocateurs " comme ceux réalisés au Japon. Si nous faisons un DA que les petits Japonais apprécient, et que ce DA est aussi reconnu et accepté à l'étranger, nous pouvons alors dire que ses images ont atteint une dimension universelle. Nous sommes contents d'entendre que les animateurs coréens qui ont vu TOTORO l'ont apprécié. Ils ont dit que la Corée du Sud a elle aussi des créatures comme celles du film. En fait, ils se demandent si nous nous sommes inspirés du folklore coréen pour les créer.

Il y a deux autres choses qu'il nous faut garder à l'esprit en réalisant des films. Tout d'abord, dans le cas de films d'actions, nous contrôlons la destinée du personnage principal -même sa naissance et sa mort. Et si nous prenons des décisions arbitraires pour attirer le public, nous devenons finalement une sorte de dieu. Cela peut conduire au désastre pour un réalisateur.

Secundo, puisqu'il y a tant de choses dans le monde qui ne répondent pas à l'attente des gens, ils veulent voir leurs héros à l'écran mener une vie libre de toute entrave, intellectuelle ou matérielle. Aujourd'hui, quel que soit le " moyen " qu'on puisse envisager, le problème ne peut être résolu par une seule personne. On peut se demander pourquoi les gens n'abordent pas ensemble les problèmes dans leur globalité. Mais nous savons que de nos jours, s'attaquer simultanément à plusieurs problèmes est souvent moins efficace que de les prendre séparément. En certaines circonstances, l'urgence de créer un monde où les efforts humains et la force physique s'associent pour résoudre la situation est sûrement incompréhensible pour beaucoup. Au moins, cela montre que nous sentons quand nous faisons du divertisssement. Dans le monde réel, il est plus facile de trouver des choses décourageantes que encourageantes. Nous aimerions trouver de bonnes choses. " Nous faisons seulement ce qui nous semble naturel de faire. Je ne sais pas réellement pourquoi mon travail est si regardé. Mais il n'est pas assuré que je continue d'apprécier les louanges qu'on me faits. De nombreuses fois, j'ai placé mes espoirs en de jeunes réalisateurs promis à une belle carrière, et j'ai même essayé de les soutenir - mais sans résultat. J'ai personnellement l'intention de continuer à faire des films. Je ne sais combien de temps je pourrai continuer, ou le potentiel de la prochaine génération.

A propos de Nausicaa

Un extrait d'une interview que Miyazaki a donné pour la promotion du film de Nausicaä (paru dans Young Magazine, 24 fév. 1984. Deuxième parution dans Archives of studio Ghibli vol. 1, 1996, (c) Ghibli).

[Hayao Miyazaki] Nausicaä, le personnage principal, est une femme. Y a-t-il une raison particulière dans ce choix ? Miyazaki - Eh bien, les hommes n'ont pas la cote ces temps-ci. Quand un homme tire avec une arme, on a l'impression qu'il tire juste parce que c'est son boulot et qu'il n'a pas d'autre alternative. Ca manque d'impact. Quand une femme emploie une arme, c'est tout à fait autre chose. Quand j'ai vu un film comme Gloria, je le ressens vraiment, ce n'est pas une fille, mais une femme d'âge mûr (Obasan) qui tient une arme comme une assiette. C'est vraiment stimulant. L'histoire d'un homme gagnant son indépendance est toujours dite de telle sorte (par des évenements) qu'il batte un opposant dans une bataille ou force son chemin malgré de difficiles situations.

Mais dans le cas d'une femme, il faut ressentir, accepter ou aimer une telle action... Nausicaa n'est pas un personnage qui vient à bout d'un ennemi, mais qui le comprend ou l'accepte comme il est. Elle ne pense même pasà venger ses parents. Elle a une autre approche du monde. Un tel personnage est plus féminin que masculin. Si elle était un homme, son comportement s'avérerait trop étrange. Je pense que les hommes comptent plus sur les mots. Je crois que les femmes abordent les problèmes liés à l'environnement davantage par leurs sentiments.

Discussion entre Miyazaki et le romancier Ryu Murakami

Un extrait d'une discussion entre Miyazaki et le romancier Ryu Murakami.

Miyazaki (M) : J'ai renoncé à faire des happy end au sens propre du terme depuis longtemps. Je ne peux m'aventurer plus loin qu'un personnage venant à bout d'un seul problème. De nombreux événement se dérouleront après le film, mais ce personnage réussira probablement - Je pense que c'est aussi loin que je puisse aller. D'un point de vue de réalisateur, il serait plus facile si je pouvais faire un film dans lequel " chacun devient heureux parce que le méchant a perdu ".

Ryu Murakami ( R ) : oui, c'est sans doute plus facile -rires-. Beaucoup de problèmes n'ont pas été résolus, mais quelque chose s'est terminé pour l'instant et probablement quelque chose neuf va débuter. Encore, cette personne réussira à poursuivre sa route de quelque façon - ces personnages qui nous communiquent ce sentiment sont tous des femmes, n'est-ce pas ? -rires-

M : oui. -rires-

R : et c'est un peu douloureux, puisque (le portrait de telles filles dans les films de Miyazaki) ont une telle réalité (je pense qu'il est un peu désolé comme tous les personnages intéressants sont des féminins, et cela montre le peu de considération dont jouissent aujourd'hui la gent masculine -Ryo)

M : Oui. Quand je réfléchis à un homme pour le rôle principal, cela devient ardu. Le problème n'est pas simple. Je veux dire, si c'est un histoire du style " tout sera beau une fois que nous l'aurons battu ", un homme est la meilleure solution. Mais, si nous essayons de faire un film d'aventure avec un héros masculin, nous n'avons d'autre choix que de faire " Indiana Jones ". Avec un Nazi, ou quelqu'un d'autre qui est un mauvais aux yeux de n'importe qui.

R : et d'établir le temps et la situation autour de ces choix.

M : nous ne pouvons faire autrement. Il est aisé de dépeindre un garçon qui veut faire une telle chose (être un héros dans un film d'aventure ?). Il a plus qu'assez d'énergie, mais il ne sait comment ni où l'employer, ou même s'il utilise son énergie, il peut s'en sortir seulement après maintes péripéties -Je suis capable de faire une telle histoire. Mais les gens me demandent toujours : " pourquoi faites-vous toujours des films avec des personnages féminins ? ".

R : Moi-même je suis troublé quand je pense à ce qu'il en serait si Nausicaa était un homme -rires-. Dans la scène où elle est sur les antennes dorées des ohmus, si elle avait été un homme, on aurait dit : " est-il stupide ? " -grands éclats de rire-. Mais Nausicaa est si attachante, donc...

M : eh bien, si cela est ainsi... -grands éclats de rire-. Mais en faisant de l'animation, je me sens toujours comme un menteur. Par exemple, pouvons nous décrire un personnage fort avec une fille ? Ce que nous faisons est dans un sens un spectacle après tout.

R : Mais si elle est adorable, c'est bien assez, n'est-ce pas ? -rires-.

M : c'est compliqué. Elles deviennent immédiatement les cibles du Rokikon Gokko (jouet pour les hommes atteints du Lolita Complex). Dans un sens, si nous voulons décrire quelqu'un qui est volontaire à nos yeux, nous n'avons d'autre choix que de la rendre aussi attachante que possible. Mais maintenant, il y a trop de gens qui décrivent éhontément (de telles héroïnes) comme s'ils les considéraient comme des objets, et les choses vont en s'aggravant. Comme nous parlons des droits de l'homme au niveau des femmes, je ne veux pas pousser l'analyse plus loin, mais...

[au début de la discussion, les deux hommes ont parlé de Tsutomu Miyazaki, un otaku obsédé par l'animation (c'est ainsi que les médias l'ont qualifié) qui a tué plusieurs petites filles en 1991] (première parution dans " Animage ", novembre 1988).

Un autre extrait d'interview

Tiré de " Kikan Ichiko ", 20 octobre 1994). Traduit par Ryo * pour usage personnel seulement *. Le traducteur est seul responsable des erreurs de traduction ou de colmpréhension qui en résultent. () sont aojutées par le traducteur pour faciliter la compréhension du texte. Ce n'est en aucun cas une traduction précise mot pour mot. Le traducteur n'a tout simplement pas la capacité, la patience ou le dictionnaire pour cela (excusez-moi).

- Pourquoi choisissez-vous toujours une fille comme personnage principal ?

[Hayao Miyazaki] ce choix n'appartient pas à un schéma établi. Si on compare un garçon et une fille dans le feu de l'action, je crois que la fille a plus d'élégance. Je ne ressens rien de spécial en voyant un homme marcher à grandes emjambées, mais si une fille marche avec élégance, je me dis que c'est agréable à voir. Peut-être est-ce parce que je suis un homme, et les femmes pensent probablement qu'il est agréable d'observer un homme dans la même situation. Au début, je pensais " ce n'est plus l'époque des hommes. Ce n'est plus l'époque de Taigimeibun (justification, justice, ou à une bonne grande cause comme " pour la race humaine " -ryo).

Mais après dix ans, je deviens fatigué de répéter cela. Je dis juste " parce que j'aime les femmes ". C'est plus compréhensible comme argument.

[fin]