Le voyage de Chihiro
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Le texte suivant est une interview de Miyazaki à propos de Sen to Chihiro, publiée originellement dans le numéro de mai d'Animage.

Comme d'habitude, il a été traduit sans permission "pour le plaisir personnel uniquement". Le traducteur est responsable de toutes erreurs de traduction ou de mauvaise compréhension due à celle-ci.

Bien qu'il n'y ait pas tellement de révélations sur le film, vous pouvez avoir envie d'éviter de lire ce texte si vous ne voulez rien savoir à propos du film avant de le voir.

Texte traduit du Japonnais à l'anglais par Ryoko Toyama, traduit de l'anglais au français par Julien Bruna.

Hayao Miyazaki à propos de Sen to Chihiro no kamikakushi

Miyazaki : Ce film est l'histoire d'un fille de 10 ans dont le père et la mère mangèrent quelque chose qu'ils n'auraient pas du, et devinrent, à cause de cela, des cochons. Le film semble être de la satire, mais ce n'est pas mon but. J'ai cinq jeunes amies, à peu près du même age que Hiiragi-San*, et je passe chaque été avec elles dans mon chalet à la montagne. J'ai voulu faire un film qu'elles puissent apprécier. C'est pourquoi j'ai fait ce film, ceci est mon vrai but.

*HIIRAGI Rumi, la doubleuse de Chihiro (13 ans). Elle était à la conférence de presse, au cours de laquelle cette interview a eu lieu.

Nous avons fait "Totoro", qui était pour de jeunes enfants, "Laputa", ou un garçon part pour un voyage (une quète), et "Kiki Delivery Service", ou une adolescente apprend à vivre seule. Nous n'avions jamais fait de film sur une fille de 10 ans, qui se trouve dans les premières phases de son adolescence. J'ai donc lu des shoujos comme Nakayoshi ou Ribon qu'elles avaient laissé dans mon chalet.

Je croyais que ce pays offrait uniquement des choses comme des coups de coeur ou de la romance aux jeunes filles de 10 ans, cependant, en observant mes jeunes amies, j'ai compris que ce n'était pas ce qu'elles gardaient dans leurs coeurs, ce qu'elles voulaient. Et je me suis alors demandé si je pouvais faire un film ou elles pourraient être les héroïnes...

Si elles trouvent ce film passionnant, ca sera un succès pour moi. Elles ne peuvent mentir. Jusqu'à maintenant, je faisait un personnage principal en me "je souhaite qu'il existe une telle personne". Cette fois, j'ai créé une héroïne qui est une jeune fille ordinaire, quelqu'un avec qui les spectateurs pourront sympathiser, quelqu'un dont ils pourront dire, "oui, c'est comme ca en vrai". C'est très important de le faire crédible et réaliste. A partir de là, ce n'est plus une histoire ou les personnages grandissent, mais une histoire ou ils découvrent quelquechose qui était à l'intérieur d'eux-même, réveillé par les circonstances particulières... J'ai voulu raconter une telle histoire dans ce film. Je veux que mes jeunes amies vivent ainsi, et je crois, qu'elles ont aussi un tel souhait.

Quand avez vous commencé à penser à faire un nouveau film ?

Miyazaki : Il existe un livre pour enfant, "Kirino Mukouno Fushigina Machi (Un village mystérieux par dessus la brume)" (par Sachiko KASHIWABA, published by Kodansha). Il a été publié en 1980, et je me demandait si je pourrais faire un film qui se base dessus. C'était avant que nous ne commencions à travailler sur "Princesse Mononoke". Il y a un membre de l'équipe qui adorait ce livre quand il avait aux alentours de 10-12 ans, et qu'il a lu de nombreuses fois. Mais je ne comprenais pas pourquoi c'était si intéressant. J'étais mortifié et je voulais vraiment savoir pourquoi. J'ai donc écrit une proposition de projet (basé sur le livre), mais il a été rejeté.

Après cela, j'ai pensé qu'il serait mieux d'avoir un personnage plus vivant, j'ai donc fait une autre proposition, "Rin et le peintre de cheminée". C'était une histoire comtemporaine, avec une héroïne un peu plus agée, mais il a été rejeté aussi. Ce fut finalement une histoire avec une effrayante vieille femme assise sur le bandai* d'un therme. En y repensant, ces trois histoires avaient des scènes dans des thermes.

*bandai - un siège sur un plateforme surélevée ou le manager d'un therme s'assoie.

Pourquoi avez vous fait une histoire qui se passe dans un therme ?

Miyazaki : Pour moi, un therme est un lieu spécial dans un village. La première fois que j'ai vu une peinture à l'huile, c'était dans un therme. Et il y avait une petite porte près du bain. Je me demandais ce qu'il y avait derrière cette porte. J'ai alors imaginé l'histoire d'un jeune garçon, du même age que Hiiragi-San, mais le projet a été rejeté aussi. (rire)

D'ou vient l'idée de faire d'un therme, un endroit habité par les dieux ?

Miyazaki : Cela serait amusant s'il existait un tel therme. C'est comme quand nous nous rendons à des sources d'eau chaude. Les dieux japonais s'y rendent pour se reposer pendant quelques jours, puis rentrent chez eux disant qu'ils souhaitaient avoir pu rester un petit peu plus longtemps. J'imaginais de telles choses quand je faisais des dessins (pour le film). Je me suis dit que c'est dur d'être un dieu japonais de nos jours. (rire)

Y a-t-il des modèles pour les dieux (dans le film) ?

Miyazaki : Le rituel Shintoïste au tombeau de Kasuga, utilise un morceau de papier (masque) avec le dessin d'un visage de vieil homme.J'ai emprunté de telles images, mais les dieux japonais n'ont pas de forme réelle. Ils sont dans les pierres, les colonnes, ou dans les arbres. Mais ils ont besoin d'une forme pour aller aux thermes. Un dieu de Daikoku* ressemble à un Daikoku*, et certains d'entre eux ont une forme trop bizarre pour être comprise (ou représenté).

*Daikoku : une divinité japonaise

Pourquoi avoir choisit que l'histoire se passe à notre époque ?

Miyazaki : C'est un monde comme cet Edo Tokyo Tatemonoen* plutôt que notre monde moderne. J'ai toujours été intéressé par les styles de bâtiments pseudo-occidental** que vous pouvez trouver ici. Je me sens nostalgique ici, spécialement quand je suis seul ici le soir, vers l'heure de fermeture, et que le soleil se couche juste devant mes yeux. (rire)

*Edo Tokyo Tatemonoen : un parc avec des maison et magasins japonais de l'ère Meiji et Taisho (il y a environ 120 et 70 ans). Mizayaki-San aime le parc et s'y rend souvent. L'interview a eu lieu dans ce parc.

**style pseudo-occidental : Un style d'architecture japonaise datant du début de l'ère Meiji. C'est un mélange de design traditionnel japonais et de design occidental.

Je crois que nous avons oublié la vie, les bâtiments et les rues que nous avions il n'y a pas si longtemps. Je n'ai pas l'impression que nous étions si faible ... par exemple, la vie dans cette maison que vous voyez là (en montrant un des bâtiments du parc) était modeste. Ils mangeaient peu, juste ce qu'il fallait pour tenir sur une petite table dans une pièce étroite. Tout le monde pense que les problèmes d'aujourd'hui sont les grands problèmes que nous avons eu pour la première fois dans le monde. Mais je pense que nous ne sommes seulement pas habitué à eux, malgré la récession et tout le reste. Bien, ca suffit, car tout le monde parle de ces problèmes actuellement. Soyons plutôt heureux (rire). Je fais un film avec une telle pensée.

Quelle a été la plus grosse difficulté dans la réalisation du film ?

Miyazaki : Comme d'habitude, après que la production est démarrée, je me suis rendu compte que le film durerait plus de trois heures, si je le faisais selon l'histoire que j'avais prévu (rire). J'ai donc du couper des parties de l'histoire, et faire un changement complet. J'essaye aussi de faire de ce film, d'une vision ordinaire cette fois, j'ai donc réduit les apparats visuels le plus possible et fais un film "simple"[1]. Je n'ai pas voulu faire de l'héroïne une belle fille, mais même si j'étais frustré au début du film, je me suis dit, 'quelle lenteur cette fille" (rire). Quand j'ai vu les "rushs", je me suis dit "Elle n'est pas belle, n'y a-t-il rien que l'on puisse faire ?". Mais, le film s'approchant de la fin, j'ai été soulagé de penser, "Oh, elle sera une charmante femme".

[1] : par simple il entend réaliste, le plus proche de la réalité possible.

Quelles sont vos pensées sur Chihiro, Mlle Hiiragi ?

Hiiragi : Elle est tétue et gâtée, comme les filles d'aujourd'hui. Je crois qu'elle est un peu comme moi.

Miyazaki : Je crois que cette histoire serait similaire à celle d'une fille qui viendrait, par exemple, au studio Ghibli, et dirait, "Laissez-moi travailler ici". Pour nous, le studio est un endroit familier, mais ca aurait l'air d'un labyrinthe pour un fille venant ici pour la première fois, un lieu effrayant. Il y a beaucoup de gens grincheux ici. S'intégrer dans une organisation, trouver sa propre place, et être reconnu ici, demande beaucoup d'efforts. Dans la plupart des cas, vous devez utiliser votre propre force. Mais c'est ainsi, c'est vivre dans le monde. Je fais donc le film avec l'idée que c'est le monde, plutôt que de montrer des mauvaises et des bonnes personnes. La femme effrayante, Yu-baaba, qui ressemble à une mauvaise personne dans le film, est la gérante du therme ou l'héroïne travaille. S'occuper des thermes est un travail difficile, elle a beaucoup d'employés, un fils, et ses propres désirs, et toutes ces choses la font souffrir. Je n'ai donc pas voulu en faire quelqu'un de simplement méchant.

Avez-vous une idée de comment les enfants d'aujourd'hui pourraient regagner leur énergie ?

Miyazaki : Si vous me laisser faire, je réduirais d'abord la quantité de mangas, de jeux videos et de magazines mensuels. Je réduirais considérablement le nombre de commerces ayant les enfants pour cible. Nous leur devons une partie de notre travail, mais je pense que nous devrions laisser nos enfants regarder des films d'animation seulement une à deux fois par an, et bannir le bachotage à l'école aussi. Si nous laissions les enfants avoir plus leurs moments à eux et avoir leur propre chemin, ils deviendraient plus vivant ou bout d'un an ou plus. il y a trop de gens qui se font de l'argent sur le dos des enfants. Il est évident que nous n'avons pas besoin de telles choses ici, dans ce parc, jusqu'ici il y a trop de choses autour de nous pour soulager nos coeurs insatisfaits et notre ennui. C'est la faute des adultes, ce sont les adultes qui ont une mauvaise forme. Les enfants sont juste des mirroirs, ce n'est pas étonnant qu'ils soient de mauvaise forme.

Quand Mr. Takahata a fait "Nos voisins les Yamadas", il s'interrogeait sur le fait de raconter une histoire fantastique. Est-ce que vous essayez de lui répondre en faisant "Sen to Chihiro" ?

Miyazaki : Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu faire, mais je pense que nous avons besoin de fantastique. Pour ceux qui sont dans leur impuissante enfance, quand ils se sentent impuissant, le fantastique possède quelque chose pour les soulager. Quand les enfants se retrouvent face à des problèmes difficiles ou compliqués, ils doivent d'abord l'éviter. Ils échoueraient surement s'ils essayaient de leur faire face de front. Nous n'avons pas besoin d'utiliser une phrase complexe et critiquable comme "s'échapper de la réalité". Il existe énormément de gens qui furent sauvés par les mangas de Tezuka-san, pas seulement dans ma génération, mais aussi dans les générations qui ont suivies. Je n'ai aucun doute sur le pouvoir du fantastique. Cependant, il est vrai que les créateurs de fantastique deviennent émotionnellement plus faibles. Sûrement de plus en plus de gens disent, "Je ne peux pas croire un telle chose". Mais c'est juste que le fantastique qui peut affronter cette époque compliquée n'a pas encore été créée. Je crois bien.